Michel Bret : les années duvet

Michel Bret, poète-mathématicien, peintre-informaticien campe depuis des années là où sont cachées des machines disponibles pour travailler la nuit. Ce sont les années-duvet. Elles correspondent à deux pri­vilèges : libre disponibilité des ordinateurs graphiques et liberté créatrice à la Robinson Crusoe. Son ile est une planète à cheval entre plusieurs dimensions, camouflée entre des amas d'algorithmes incompréhensibles qui dérivent à travers des champs de formes bizarres.



Michel Bret ne dispose pas de l'aide d'un organisme officiel pour financer ses recherches. Depuis dix ans, il a squatté l'ordinateur d'un grand hôpital parisien, puis ceux du Centre Mondial de l'Informatique. Maintenant le Centre de Recherche et de Méthodologie des Architectes abrite ses travaux noc­turnes. La façon dont Michel Bret étire le temps pour enregistrer ses films aurait probablement inspiré James Joyce lorsqu'il écrivit Ulysse. Image par image, nuit après nuit, mois après mois, il multiplie les heures de travail, enregis­trant sur une caméra 16mm munie d'un déclencheur à poire les milliers d'images composant ses films. Faute de disposer d'un Betacam et semblable en cela à Robinson Crusoe qui dut se recréer un environnement à partir de rien, Michel Bret pallie le manque de moyens techniques par un travail colossal digne d'une saga. Ces nuits blanches favoris­ent-elles son inspiration ? L'air de famille de ses dragons bizarres avec le Jabber-work de Lewis Caroll laisse penser qu'il existe entre eux plus qu'une lointaine parentée. Logiciens et poètes, ils rêvent éveillés, peignant des paysages étranges où la réalité devient bizarre, aspirée par des failles invisibles et déconcertantes, et où les éléments se télescopent et se métamorphosent tout en conservant un air inquiétant parce que familier.

Automappe

Pour son film Automappe, le dernier d'une longue série invisible, Michel Bret s'est vu décerner le Grand Prix de la Critique à Imagina 89. Regroupant les journalistes spécialisés dans les nouvelles images, ce jury a décidé à la quasi-unanimité de mettre en éviden­ce les travaux originaux de Michel Bret, lequel était jusqu'à présent connu pour être le père de la série lko(lkograph, Ikolight) qui équipe les écoles d'architecture et que diffuse également la société Spring, le CIMA et Paris VIII. Pour entendre parler de Michel Bret, il fallait discuter avec ses anciens élèves tel Alain Chesnay, également un ancien du Centre Mondial de l'Informatique. Il fallait entrer au coeur de discussions tech­niques pour entendre mentionner son nom, ses techniques, ses algorithmes. Mais Automappe, pour Mapping Auto­matique, réalise le mélange de la poésie et de la technique. Le mapping consiste à transformer selon des règles précises une surface en volume comme si l'espace subissait soudain des déforma­tions locales. Le résultat dépend de paramètres modifiables à volonté, ce qui permet de créer des effets spéciaux de la plus grande logique quoique d'un résultat parfois "quelque peu inat­tendu". En réalisant une oeuvre hybride, moitié logique et moitié délire, Michel Bret a réussi à produire un film de trois minutes qui lui plaise à lui même. Mais dans ses tiroirs dorment près de deux heures d'images de synthèse correspondant à quelques années de travail solitaire, ponctuées de déména­gements, sans cesse à la recherche de nouvelles machines disponibles. C'est aussi cela, la portabilité du logiciel.

Vietnam, Vénézuela, Vendredi

Ancien professeur de mathématiques, Michel Bret a enseigné dans les lycées français des cinq continents, de la France au Vietnam du Sud en passant par le Venezuela. Revenu en France, il a entrepris un doctorat d'informatique à Vincennes (Paris VIII) à partir de 1976, sur le thème des nouvelles images. Le manque d'ordinateur lié à la fascination pour la technique et les algorithmes le poussent à réaliser un périple original. Squattant les niches écologiques de l'informatique dés qu'elles se présen­tent, entre deux hivers sans ordi­nateurs, il élabore des projets qui voient le iour dés que le printemps revient : ce qui passent la nuit toutes seules. Avec la complicité bienveillante de gens souvent très officiels, ils accumule ainsi les secondes de film comme les cher­cheurs d'or accumulaient les grammes de paillettes en remuant des tonnes de terre et au prix de milliers d'heures de travail. Son temps est partagé entre l'enseignement qu'il dispense à Paris VIII et les heures qu'il passe au CIMA (Centre d'Informatique et de Méthodolo­gie Architecturale), d'une part pour y développer des logiciels et d'autre part pour y poursuivre ses propres travaux. Les quelques heures hebdomadaires dues au CIMA se sont transformées en cascades temporelles accompagnées par le sifflement de la ma­chine à café. Les machines Iris 4D surmenées dansent la gigue pour se décontracter dés que Michel Bret s'absente quelques instants. D'autant que, sous l'influence de Jean Zeitoun, directeur du CIMA, ce dernier est devenu une pépinière de talents discrets telles Sabine Porrada ou autres créateurs méconnus, qui torturent con­sciencieusement et avec bienveillance tous les ordinateurs qui passent à portée. Le paysage infogra-phique français respecte ainsi une tradition nationale fortement enracinée d'originalité dénuée de moyens véritables. Il est à la fois curieux et impression­nant de constater que les grandes sociétés qui dif­fusent du matériel n'ont pas encore compris à quel point de véritables artistes re­présentent pour eux la vitrine idéale. Devant la tristesse in-stitutionalisée des démon­strations médiocres et sans âme, on se prend à rêver d'une Renaissance Italienne appliquée à l'infographie : faudra-t-il que Michel Bret devienne fellow IBM, comme William Latham, afin de bénéficier des conditions idéales à son travail ? Les relations publiques de Silicon Graphics devront-elles recevoir une cassette anonyme en NTSC afin de découvrir Michel Bret ? A une époque où l'Europe com­mence à montrer le bout de son nez, et où les marchés s'élargissent enfin à 200 millions de personne, la France a enfin trouvé son Lewis Caroll : nous continuer­ons résolument non pas à vendre, mais à produire des idées...

Jacques de Schryver