PARIGRAPH


 


Art Show et Vidéo Show

LA CONSECRATION DE MICHEL BRET


Michel Bret : sous cette mer étrange, des algorithmes cachés dansent la

Ci-dessous : seize millions de couleurs, un Iris 4D, et une absence de Betacam...


Point fort de Parigraph, le Vidéo Show a confirmé la consécration de Michel Bret, poète-informaticien. Cousin de Lewis Carroll, élaborant un monde séduisant autant qu'effrayant, jonglant à la limite entre deux concep­tions de l’art et de l'infographie, Michel Bret ne ressemble qu'à lui-même. Robinson Crusoé solitaire sur son île, il invente des monstres doux et bien nourris, qui lisent Rabelais et dansent sur une mer d'algorithmes cachés...

 


Quelques-unes des réalisations présentées à l'Art Show :

1) « Rocks », de Daniel Langlois (Softimage Inc.).

2) « 3D Sculpture », produit par Amazing Array Productions.

3) « Sunrise Cher Mountains », de Roderick Hulsbergen (Digital Art).


 




Le dragon des algorithmes

Michel Bret qui ne dort pas la nuit, nous force à rêver éveillés. Enseignant à l'Université de Paris 8, pilier semi-per­manent et souvent nocturne du CIMA (Centre d'Informatique et de Méthodo­logie des Architectes), mathématicien de formation et peintre de vocation, il éla­bore des logiciels complexes, dont les principes de base sont empruntés à la topographie.


« Automappe », grand prix de l'œuvre créative à Parigraph, illustre son logiciel de mapping automatique. Par mapping, il faut comprendre déformation 3D d'une surface 2D, et ce en fonction de contraintes prédéterminées. Ainsi, le dragon mou qui vogue sur une mer inquiétante, le tourbillon multidimen-sionnel qui ouvre son film, et l'oiseau farfelu qui chevauche un vélo bizarre ignorent-ils qu'ils illustrent un thème sérieux, du plus haut intérêt technique, propre à faire venir en France des cher­cheurs étrangers.

Mais comment les Japonais réus­siraient-ils à emmener chez eux ce dra­gon déstructuré, dont les yeux étonnés et la tête désarticulée définissent, en réalité, des algorithmes complexes, dansant une gigue récursive ? « En voilà des ques­tions qu'elles sont difficiles à répon­dre », aurait dit Coluche... avant de plonger tout habillé à l'intérieur de l'écran.

Nuits blanches

pour seize millions de couleurs

Faute de moyens matériels, Michel Bret ne possède pas de matériel Beta-cam. Il a réalisé «Automappe» en 16 mm, image par image, au cours de deux mois de nuits blanches. Chaque image a ainsi été enregistrée individuel­lement, l'Iris 4D construisant patiemment son image, Michel Bret appuyant sur une poire de déclenchement.


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4) « Dali Baba et les Quarante brouettes » produit par Mikros Image.

5) « Galways Rocker », de Rosine Daems (Kraizy Ka and Co).

6) « Fugitifs 3 », de 4. Martine Arguillère.


 




La caméra enregistre alors une pose d'une demi-seconde, l'image suivante se cons­truit doucement sur l'écran, et ainsi de suite. A ce rythme, une seconde de film exige une heure de patience, à condition, bien sûr, de ne pas s'endormir.

Les centres de recherche IBM igno­rent probablement Michel Bret. Avec les moyens dont ils disposent, et leur intérêt pour la recherche graphique, nul doute qu'eux ou d'autres institutions bien équipées bénéficient là d'une opportu­nité à saisir. Cependant, pour Michel Bret, ces conditions difficiles ne font que lui rappeler ses années de démarrage (qui durent encore...), et l'incitent à sou­rire. Lorsqu'il entreprit son diplôme d'informatique graphique, à Vincennes, à partir de 1976, les machines man­quaient déjà.

Comme il le confie devant une bou­teille de bourgogne et un lapin à la mou­tarde : « Plus tard, au début des années 1980, la seule solution pour réaliser quelques secondes d'image de synthèse consistait à pirater, de nuit, l'ordinateur d'un grand hôpital parisien, et ce avec la complicité du patron du service. Seul impératif: se montrer très discret. Vinrent ensuite les années « sac de couchage » au Centre Mondial de l'Informatique. Ce dernier fut une bénédiction pour beaucoup, parce que les machines y étaient en libre service. »

Aujourd'hui, Michel Bret travaille à un nouveau film. Mais on ignore généra­lement qu'il a, en réalité, plus de deux heures de films inédits dans sa grande


malle de Robinson Crusoé. Si vous rôdez nuitamment dans les couloirs du CIMA, et que vous entendez un claque­ment bizarre toutes les trois minutes, vous n'aurez pas besoin de vous interro­ger sur le pourquoi de ce phénomène étrange. Pour Michel Bret, les années « sac de couchage » continuent. Cepen­dant, pour lui, la différence est de taille : il n'a plus besoin de se cacher.

D Jacques DE SCHRYVER


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