TEMOIGNAGES
ILS REINVENTENT L'ART


Simuler, explorer, expérimenter : une palette de choix divers est offerte au créateur qui fera exploser les démarches et transformera les méthodes de travail

En quoi l'ordinateur modifie-t-il les méthodes de création des artistes ? «01 Informatique» a posé la question à une dizaine d'entre eux. Sculpteurs, écrivains, poètes, photographes, musiciens, peintres, chacun emprunte son propre chemin.
C'est comme une pelote de laine. On commence par un bout, un nom, une adresse, puis d'autres arrivent, s'accumulent au fil des rencontres, tandis que se dessinent une his­toire, des réseaux. S'il n'existe pas vraiment decommunauté du «computer/art», il y a des dates, des lieux, des groupes qui meurent, d'autres qui naissent, quelques expositions, Paris-VIII, Beaubourg, l'Ircam, quelques grands ancêtres. L'ordinateur n'a pas donné naissance à un mouvement ou à une école, il s'est, de maniè­re plus subtile, glissé un peu partout, modi­fiant, ici et là, comportements et méthodes de création. Les musiciens se sont les premiers intéres­sés aux possibilités de l'outil. On connaît les travaux de Xenakis au début des années 50, ses musiques algorithmiques, ses partitions composées à l'aide d'un ordinateur. Il y eut aussi, au tout début, Pierre Barbaud, qui fit carrière chez Bull , Michel Philippot, tout à la fois peintre et musicien, et quelques théoriciens ou critiques, comme Abraham Moles ou Georges Charbonnier.
L'intérêt des peintres pour l'outil est long­temps resté plus secret, mais il fut, lui aus­si, très précoce. C'est en 1966 que Véra Molnar, une spécialiste de l'abstraction géo­métrique, découvrit l'informatique ; c'est en 1968 qu'elle produisit ce qui est sans doute la première peinture composée à l'aide d'un ordinateur.

Approcher et tester l'idée créative

Beaucoup l'ont depuis rejointe et nombreux sont ceux qui créent aujourd'hui des images de synthèse, utilisent des imprimantes, des tables traçantes ou des écrans. Mais que le premier «informaticien de l'image» ait été issu de la tradition constructiviste n'est pas une coïncidence. Même lorsqu'ils n'utili­sent pas l'ordinateur, les artistes de cette famille n'hésitent pas à parler de «peinture programmée». Jean-François Dubreuil, qui génère ses œuvres à partir de pages de maga­zines, avoue : «Mes programmes sont trop simples.» La machine leur permet de tester des formes, d'approfondir des relations, d'approcher au plus près l'image mentale qu'ils ont du tableau sur lequel ils travaillent. «C'est grisant, dit Véra Molnar. L'ordina­teur m'a amenée sur des terrains inconnus; il m'a permis d'aller à contre-courant. Il m'a beaucoup appris sur moi-même, sur ma peinture.» Il lui a aussi beaucoup appris sur les autres, puisqu'elle a réalisé plusieurs simulations de tableaux de grands peintres : on donne à la machine des formes qu'affectionnait un peintre (par exemple, les traits verticaux de Mondrian) et on lui demande de les faire varier. Arrive un moment où le tableau pro­duit n'est plus un «Mondrian.» Cette démarche rappelle celle des musiciens. «La composition musicale, écrivait Pierre Barbaud, devient l'exploration, avec tout ce que ce mot comporte de possibilités, de sur­prises agréables ou désagréables, d'un arbre exponentiel, ou du moins de quelques-uns de ses rameaux. » Elle évoque celle des chercheurs qui multi­plient les expérimentations. En conclure que l'ordinateur a transformé le peintre en émule des savants serait cependant une erreur. L'usage que Véra Molnar fait de la machi­ne lui est propre. Il n'y a pas deux artistes qui utilisent l'informatique de la même manière. François Fréchet, un sculpteur qui produit des architectures gonflables, utilise l'ordi­nateur comme pourrait le faire un archi­tecte. Il calcule des volumes intérieurs, des surfaces de découpe. Michel Bret produit des films animés par images de synthèse, mais, pour ce mathématicien qui fut aussi peintre, le travail de création est d'abord pro­grammation, écriture d'outils informatiques et, dans un deuxième temps seulement, fabri­cation d'images. À l'inverse, Claude Faure s'est associé avec un informaticien, Jean-Louis Boissier, pour réaliser ses oeuvres. Ce "peintre en mots", qui explore le décalage entre sens et forme , assure ne rien connaître aux machines. L'ordinateur lui sert à mettre en scène ses mots, à leur faire jouer un spec­tacle qu'il pourrait aussi bien construire avec des robots, comme sur cette œuvre où l'on voit le mot «navette» se déplacer sur l'écran comme une navette sur un métier à tisser. Jean-Michel Balpe, un poète, crée des géné­rateurs de texte et laisse à l'ordinateur le soin de produire ses œuvres. Michel Jaffrennou, un peintre qui a depuis longtemps abandon­né la toile et les pinceaux, ne touche jamais un clavier : «J'en ai, dit-il, trop peur», mais il cherche, à travers tous les spectacles qu'il organise, à apprivoiser et dompter des machines. Bernard Demiaux a choisi, lui, de s'installer au cœur des systèmes télématiques. Il capture sur des réseaux, des satellites, des images numériques qu'il transforme avant de les éditer sous forme de séries de 0 et de 1. Le résultat n'est plus une peinture, c'est un objet informationnel, une représentation du monde numérique dans lequel nous baignons en permanence. Rarement aura-t-on vu autant d'artistes emprunter des chemins aussi différents ! L'ordinateur a fait exploser les démarches. Il a aussi transformé en profondeur les méthodes de travail. Il a modifié l'environ­nement du travail, réintroduit le dialogue, la division des tâches dans des activités plutôt solitaires. Claude Faure avoue discuter de ses œuvres avec l'informaticien qui l'aide à les développer ; Michel Jaffrennou se com­porte volontiers en entrepreneur de spec­tacles. La machine a introduit une autre maniè­re de penser l'œuvre. Ana Rosa Richardson, un sculpteur qui donne, avec la découpe laser, un volume, de la profondeur à des images, insiste sur la rigueur qu'elle impose. «Ilfaut, dit-elle, que tout soit préparé. On ne peut pas se tromper ni revenir en arrière. » Gilles Rey, un photographe qui produit des images de synthèse, souligne combien l'utilisation de programmes en 3D a modifié sa vision du monde: "Ils m'ont sensibilisé aux relations entre les objets. Depuis que je les utilise, je me situe autrement dans l'espace lorsque je veux prendre une photo". A d'autres l'ordinateur a donné de l'audace: "J'ai fait, grâce à la technologie, explique Michel Haumont, un guitariste qui rêve de créer des images à partir de ses musiques, des choses que je n'aurais jamais osées. C'est comme mon cerveau était directement connecté au concret: il n'y a plus de limites".
Tout différents qu'ils" soient ces travaux posent avec insistance les mêmes questions. Que devient l'artiste ? Existe-t-il encore ? Où l'acte créateur se situe-t-il ? Quiconque a vu les travaux de Michel Bret et ceux de ses élèves ne peut qu'être frappé par la ressemblance. On sait bien que, dans tous les ateliers, les élèves imitent les maîtres, mais on a le sentiment qu'il s'agit d'autre chose. Tout se passe comme si l'outil faisait l'œuvre. Et c'est bien ce qu'il fait dans les expériences de Jean-Pierre Balpe. Ce linguiste, profes­seur à Paris-VIII, organisateur d'un colloque sur l'imagination informatique de la littéra­ture, a développé un générateur de poèmes qui produit, sans aucune intervention humai­ne, des textes de qualité suffisante pour être publiés dans une revue de poésie. Un de ses générateurs produit des paragraphes dans le style de Zola. « Pourquoi, demande-t-il, cha­cun ne pourrait-il pas demain écrire "son" Zola ?» C'est tout le discours romantique sur la sensibilité de l'artiste qui paraît sou­dain démodé, dépassé. On peut, de la même manière, se demander ce qu'est devenue l'œuvre. Est-elle dans la disquette ? dans les lignes de code ? Aucun de ces artistes ne se prétend informaticien, pas même ceux qui, tels Bernard Demiaux ou Michel Bret, maîtrisent le mieux l'outil. C'est qu'ils en font un usage fou, qui rap­pelle celui que les poètes font de la langue. Ils se laissent porter par le code, ouvrent en grand les fenêtres de l'imagination et n'hési­tent pas, lorsque l'occasion s'en présente, à tordre le langage qu'ils utilisent, à le pous­ser dans ses ultimes retranchements. Même avec un ordinateur sous les doigts, les artistes restent des magiciens. Et on devine à les entendre qu'ils n'ont pas épuisé toutes les ressources de l'informatique.
Bernard Girard