IMAGE-HOMMAGE A MICHEL BRET

ou l'art de rimer entre "synthétique" et "poétique"

On dit souvent, et à juste titre, que les images de synthèse n'ont pas d'âme, sont glaciales ou tout au moins sans émotion. Le langage artistique et poétique dans l'univers de ces images est en effet "chose» rare ; mais lorsqu'on plonge son regard dans les créations/animations de Michel Bret, voici de quoi rêver et faire tomber ces préjugés.


"Chaos". Extrait d'Animations, M. Bret 1990.

Professeur à l'université Paris VIII, dans la filièree Arts et Technologies de l'Image qui est rattachée au département d'Arts Plastiques, Michel Bref est à la fois un artiste et un scientifique. Sa passion pour la peinture, à la quelle il a consacré plusieurs années, tout comme celle pour les mathématiques qu'il a enseignées, l'ont amené à découvrir l'infographie — une alliance entre la création d'images et l'informatique — dont Michel Bret fera dès lors l'objet de ses recherches et créations.
De cette formidable coalition des passions sont nées des œuvres d'animation dont l'originalité et la sensibilité prouvent que les images de synthèse ont leur place dans la création artistique. Pour réaliser ses œuvres, Michel Bret a conçu son propre outil de travail. Il a programmé les logiciels "Anyflo» et "Iko" (ikolight) qui permettent la modélisation de formes « 3D », leur mise en couleur et surtout leur animation grâce à des programmes d'intelligence artificielle avec des lois mathématiques de comportements.
Ces logiciels sont aussi à la disposition de tous ses étudiants pour mieux leur transmettre les bases de son savoir et travailler avec eux en étroite collaboration ; ils évoluent continuellement en fonction des besoins artistiques de chacun.
« Les étudiants me font découvrir des idées ou me signalent les anomalies—-c'est vraiment indispensable de donner son produit aux autres—nous en faisons chacun des choses tout à fait différentes, ce qui permet de faire progresser le logiciel ».
Le travail de Michel Bret se résume en trois axes principaux qu'il ne dissocie pas : l'enseignemen la recherche et ses réalisations artistiques ; par exemple, son logiciel « Anyflo » est à la fois utilisé pour enseigner la synthèse d'image, pour développer des algorithmes et pour réaliser ses films d'animation.

Tacauto, M. Bret 1991.

Des animations "intelligentes"

Le but de ses recherches est surtout orienté dans le domaine de l'animation comportementale.
Michel Bret aime faire danser d'étranges figures dans des mondes oniriques sortis de sa pure ima­gination. Pour ce faire, il utilise des langages spé­cifiques tenant compte d'études réelles comporte­mentales. « Quand on étudie un objet réel, un animal par exemple, il faut savoir qu'il n'a pas les pattes d'un côté et le cerveau de l'autre: tout est dans la même personne. Quand on veut modéliser quelque chose d'« intelligent », il ne faut donc pas séparer les datas du code et les langages qui permettent cela, sont des langages « orientés objets » tels des petits programmes indépendants.
Dans la conception classique de l'infographie et de l'image de synthèse, il y a donc des objets qui sont au point de vue informatique des « datas », c'est-à-dire des listes de nombres, et des pro­grammes qui manipulent ces « datas » et les affichent. De tels programmes sont écrits dans « Anyflo », ce qui permet de fabriquer et d'animer des objets « intelligents », l'animation ne consiste pas pour Michel Bret à faire marcher un personnage en lui disant de lever la jambe à 45 degrés, de la baisser, etc. il donne un comportement, c'est-à-dire que son "objet » sait marcher et reconnaître quand on le met en présence d'un sol, d'un escalier ou en pré­sence d'autres acteurs : il sait réagir en fonction de tous ces éléments.
Ce type de comportement peut être testé de façon interactive, Micnel Bret les observe et les modifie au fur et à mesure, et une fois ce langage défini les objets sont capables de comprendre ce que l'on veut d'eux.
Les animations se mettent au point extrêmement rapidement avec ce système. Par contre, il est difficile de fabriquer un comportement : mais une fois qu'il est programmé — mis au point par un « langage », l'économie de temps est incontestable et le réalisme des mouvements sans équivoque.

Histoires dévoilées

La démarche de Michel Bret pour créer un film est avant tout de ne pas se figer dans un scénario préécrit. Il procède tel un peintre qui se raconte des histoires qui n'ont pas forcément un rapport direct avec le sujet. « Quand je peignais, je commençais toujours par faire des schémas, des graphiques, puis je faisais un tableau qui n'avait rien à voir avec, mais qui avait été construit intégralement grâce à ces idées de départ. C'est pareil avec les images de synthèse — je me raconte toujours une histoire, pense à un scénario et crée des images qui sont a un millier de lieues de ça, mais il reste une structure et c'est ce qui m'intéresse ». Dans son prochain film, qu'il prépare dans son la­boratoire à l'université Paris VIII, Michel Bret voyage dans des histoires « de voiles ». Il crée des personnages allégoriques qui dansent et volent, habillés de voiles flous. Pour cela, il a écrit des algorythmes qui permettent de détecter le contact des voiles avec le personnage de façon à contrôler les adhésions avec la peau et tout mouvement en fonction des matières et des tissus, etc. Il utilise des notions de dynamique, c'est-à-dire des « forces " et des "ressorts » pour recréer l'élasticité des tissus. Le principe d'animation est donc comportemental, il joue sur les notions de vent pour faire voler les vêtements : une force de gravité fait tomber les vê­tements vers le bas, des forces de réaction les ajustent entre eux et au corps qui les porte, et une force de vent liée à la vitesse des mouvements agit sur l'ensemble.
Ce film, actuellementencours d'enregistrement, durera environ trois minutes. C'est une sorte de ballet ou des personnages aux allures chimériques et féminines dansent, rebondissent, volent dans l'es­pace... c'est un rêve, un monde féerique et poé­tique, le « monde » de Michel Bret : « Ce qui m'intéresse c'est la poésie".

Un souffle de virtuel

La « plume » et le « pissenlit » mis au point dans le cadre du projet « Plumes et autres souffles », réalisé en collaboration avec Edmond Couchot et Ma­rie-Hélène Tramus (chercheurs et professeurs à l'Université Paris VIII), a été construit sur ce principe, mais avec une géométrie plus simple qui leur per­met d'être animés en temps réel. Les plumes s'envolent « naturellement » grâce à un capteur dans lequel on souffle et qui réagit en temps réel sur l'écran. Le capteur délivre une infor­mation proportionnelle à la pression de l'air, c'est-à-dire à la force du souffle qui est utilisé pour générer une force ascendante appliquée aux plumes. Donc ces dernières sont soumises à leurs poids qui les fait tomber, à ce souffle ascendant et, pour que ce soit encore plus réaliste, à une résistance de l'air qui dépend de l'orientation de chaque plume ; donc dès qu'une plume oscille un petit peu, le souffle la fait-monter et elle redescend en flottant grâce à la résistance de l'air. Le pissenlit est composé d'une centaine de petites plumes qui s'envolent en temps réel quand on souffle dans le capteur. Une fois qu'un objet est défini dans le logiciel Anyflo avec son comporte­ment, il peut être dupliqué et chacun se comporte de la même manière mais a des instants différents du fait que ce sont des objets « intelligents » qui s'adaptent à ce qui arrive.
Ce sont des lois de dynamique connues en mathtématiques et très réalistes. D'autre part, Michel Bret travaille avec Edmon Couchot et Marie-Hélène Tramus sur un nouvea projet. Ils mettent au point un pantin-danseur qui va réagir au son de la musique. Le souffle sera remplacé par un micro et le pantin saura danser — il faudra évidemment lui avoir appris à danser,. Ce type d'apprentissage nécessite d'écrire un programme où l'objet apprend des gestes qu'il sait reconnaître et exécuter en présence de musique. Le danseur sera relativement simple du point de vu de sa modélisation à cause de la puissance insuffisante des machines pour réaliser des formes sophistiquées animées en temps réel.



Dentelles, mappes transparentes, M. Bret 1990.

Particules, M. Bret 1990.

Dentelles, mappes transparentes, M. Bret 1990.
Ce n'est encore qu'un projet et Michel Bref travaille actuellement sur sa conception.
Certaines parties de ses films sont déjà conçues avec ce type de programme. Il enregistre de la musique, et en déduit automatiquement des algorythmes de générations de mouvements qui n'ont d'ailleurs pas nécessairement un rapport point par point avec la musique. Par exemple, dans son film « Tacauto », réalisé en 1991, une grande partie a été animée à partir d'une musique de Bach, qui n'a pas été gardée comme musique du film — de quoi ajouter une distanciation intéressante entre les mouvements d'animation créés par la musique de Bach et la musique enregistrée ! Cette dernière n'est donc pas « collée » à l'image ou vice-versa, mais il y a une réelle relation entre l'image et la musique.

Un outil personnalisé

Michel Bre n’écrit pas ses algorithmes par simple curiosité scientifique mais parce qu'il a besoin d'un certain type d'images et doit donc créer des nouvelles fonctions pour obtenir ces résultats. « Je ne suis pas un scientifique qui applique l'art, je suis plutôt un artiste qui utilise la science ; je ne fais pas de recherche scientifique pure ; je suis un techni­cien parce que je programme, mais c'est pour tra­vailler d'un point de vue artistique ». Tel un peintre, il fabrique sa palette, cherche à détourner le cours des choses et à modifier ses propres outils :
"J'essaie de tourner la perspective, de la tordre car je n'aime pas la perspective conique qui est celle des optiques photographiques; elle est fausse et déforme les vraies perspectives,."
Ce qui est nouveau et particulier dans le logiciel de Michel Bret, c'est l'outil « langage » gui ne propose pas uniquement des fonctions standards. Il permet une liberté absolue ; on peut écrire à tout moment de nouvelles fonctions à travers un langage macro — sorte de langage « C » dont la syntaxe est simplifiée. Mais il existe aussi une interface « menus » pour les utilisateurs débutants.

Etats d'âme

Questionné sur l'état de l'art en infographie, Michel Bref regrette que beaucoup de productions ne soient pas très intéressantes — ce serait en partie dû au fait que peu d'artistes ont aujourd'hui accès à des ordinateurs ; ces derniers sont souvent en­core trop fastidieux à exploiter pour des non-initiés.
II espère cependant que, grâce aux nouvelles machines de plus en plus performantes et moins coû­teuses telles que les « Indigo » de Silicon Graphics qui sont depuis peu sur le marché de l'informatique, des artistes auront plus facilement accès aux ordinateurs et pourront produire les images de synthèse jusqu'alors réalisées par des techniciens ou des laboratoires de recherche.
« Les artistes ne se contenteront plus seulement des palettes « 2D »... l'avenir c'est aussi les mélanges des différentes techniques — vidéo — «3D ».. mais je n'ai pas les moyens actuellement d'expérimenter tous ces outils».
Martine Delage

ARTS ET TECHNOLOGIES DE L'IMAGE

Centre de Formation aux nouvelles technologies de l'image à l'université Paris VIII

La formation d'Arfs ef Technologies de l'image s'adresse aux créateurs d'images utilisant des systèmes informatiques divers—plus particulièrement des systèmes tridimensionnels programmables. Le choix fondamental de l'enseigne­ment et son originalité repose sur la double compétence technique et artistique développée en harmonie. Les débouchés concernent toutes les activités professionnelles intéressées par les techniques infographiques et essentiellement la synthèse bi et tridimensionnelle, appliquée à des fins artistiques.
L'organisation des études dure deux ans et délivre un diplôme de second cycle universitaire (Licence et Maîtrise). Un diplôme d'études ap­profondies (DEA) et le Doctorat font suite à ce premier cursus pour ceux qui voudront se consacrer à la recherche.
Un diplôme de premier cycle « Animation tridimensionnelle et animation infographique » est aussi organisé entre l'Université Paris vlll (ATI), le CFT Gobelins et le CNC, Toutes les inscriptions se font après présentation d'un dossiei montrant les capacités du candidat dans le domaine artistique — les connaissances en informatique, prises en considération, n'étant pas nécessaires.
Pour tout renseignement: A.T.I. Tél.: 49.40.66.04.