les images/systèmes : des alter egos autonomes

[ d’après le Funambule et Danse avec moi ]

table ronde #1

table ronde #2

table ronde #3

> Madeleine AkTypi [ X ]

> Sophie Lavaud [ X ]

> Isabelle Rieusset Lemarié [ X ]

l'image acteur : autonomie de l'image, parcours et narrativité

[ journées d'études du séminaire - samedi 8 juin 02 ]

Sophie Lavaud

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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3/5 pages

Mon intervention portera ici, sur la notion d’interactivité et plus spécifiquement sur un essai de typologie de l’interactivité étudiée du point de vue du comportement de l’image “ actée ”. Mon intervention tendra donc, à prendre en compte la problématique de l’action sur l’image, en privilégiant le point de vue de celle-ci et de ses comportements. Je dirais même plus, en me plaçant du côté du “ ressenti ” de l’image plutôt que de celui de l’utilisateur ou récepteur, que je nomme le plus souvent “ interacteur ”.

Quel type d’interactivité pour quel type d’image ?

Je me propose de définir quatre types d’interactivité :

1-Interactivité “presse-bouton ” :

Face aux images que constituent les boutons de navigation, icônes de menus ou autres interfaces graphiques qui permettent d’accéder à un contenu hypermedia, et que je nomme “ image/signe ” le corps agit comme une machine dans une interactivité presse-bouton, qui enchaîne à la même action, la même réaction : je clique ici et je vais là.

2 - Interactivité “ miroir ” :

Dans certaines installations (Autoportrait en mouvement de J.B Barrière, Liquid Views de Monika Fleischmann et Wolfgang Strauss), les mouvements de l’image suivent les gestes de l’interacteur dans une logique de comportement de “ double ”, fidèle et mimétique, dans une relation d’immédiateté et d’évidence qui rassure. Ex : Je lève un bras, l’artefact lève un bras.

3 - Interactivité “ réflexe ” :

Permet une relation sur un mode de stimuli-réponses de type “ réactif ”. Elle de Catherine Ikam et Louis Fléri, Centre-Lumière-Bleu de moi-même. L’artefact ne produit pas un prolongement de mon geste, il réagit en feedback à celui-ci. Ex : J’avance, l’artefact me sourit ou j’avance, l’artefact grossit.

Interactivité “ miroir ” et interactivité “ réflexe ” mettent en jeu ce que je nomme des images/objet L’image/objet est le résultat perceptible d’un système fermé, où tous les possibles sont écrits dans le programme informatique de manière stable, déterminée et pré-programmée, même si elle laisse la place, pour l’utilisateur, (qui a besoin d’une phase “ d’adaptation ” où il opère le plus souvent, par réitérations dans la durée) à de la complexité, de l’aléatoire et de la combinatoire (nous l’avons vu dans l’exemple de La Morsure où une boucle de rétro-action peut être chaînée à plusieurs bases de données, ce qui donne pour l’interacteur, qui est lui-même un système imprévisible, l’illusion qu’un même geste-stimulus peut entraîner des réactions différentes, en tout cas complexes). C’est le cas également pour les quatre installations que nous avons cités, pour lesquelles “ l’immédiateté ” de la réaction de l’artefact s’accompagne d’effets de surprise, de découverte ludique, d’une relation complexe qui passe par un processus “ d’adaptation ”, voire “ d’apprentissage ” pour l’interacteur.

Pour Michel Bret, les trois premiers types d’interactivités sont des interactivités “ classiques ” : pour lui, il s’agit plutôt de “ réactivité ”. Nous verrons plus loin la distinction que font plusieurs auteurs entre une “ réaction ” de l’artefact et une “ réponse ”. Ceci m’amène à parler du quatrième type d’interactivité, l’interactivité “ intelligente ”, terme à mettre entre guillemets, il est employé ici pour faire référence à la capacité du programme à s’adapter et à inventer.

4 - Interactivité “ intelligente ” :

Contrairement aux autres types où les algorithmes utilisés dans le programme informatique prévoit la (ou les) réponses au stimulus, il y a là une marge “ d’invention ” du système qui peut produire une réponse “ autonome ”, “ adaptée ” qui n’a pas été prévue, ni écrite dans le programme. C’est le concept “ d’émergence ” qui est ici à avancer. Il y a là, les conditions propices à “ l’émergence ” d’une réponse non écrite dans le programme.

Il est à noter que ces divers types d’interactivités co-existent, se complètent et qu’elles ne s’excluent nullement l’une l’autre. Elles ont leur fonction spécifiques et nous ne prétendons pas les classer dans une hiérarchie de valeur.

Réaction et réponse

Nous voulons ici insister sur l’importance des termes “ réaction ” et “ réponse ” dont la différence a été pointée par plusieurs auteurs à propos de la notion d’interactivité.
Isabelle Rieusset-Lemarié dans son texte : “ Le respect de l’autonomie des “ images-temps ” interactives ” a elle aussi pointé cette attitude de l’image/objet : “ Cette créature semble répondre : en fait elle “ réagit ”. Or, la différence entre la “ réaction ” et la “ réponse ” est essentielle comme nous le rappelle J.Lacan ” nous dit-elle.

Selon Robert Wechsler, fondateur du groupe Palindrome : “Lorsqu’une danseuse crée des sons avec ses mouvements, qui interagit avec qui ? est-elle en communication avec elle-même? [...] Pour décrire cette situation, on pourrait choisir le mot “ré-actif“, mais il ne se passe rien de spécialement inter-actif entre la danseuse et son environnement. Nombre de méthodes basées sur la technologie numérique offrent de l’automatisation et non pas de l’interactivité… ” 1

Présentation des vidéos – Commentaire

Nous allons illustrer notre propos par la présentation de quelques extraits vidéos d’une création interactive mettant en scène une image dotée d’un certain degré de liberté, lui conférant une relative autonomie de comportement : Le Funambule de Marie-Hélène Tramus et Michel Bret, chercheurs et enseignants à L’ATI (Art et technologie de l’image) de Paris 8. Le Funambule est le prototype expérimental, d’une version plus évoluée : Danse avec moi, qui a été présentée au Festival @rt-outsiders en septembre dernier, à Paris, dont je présenterai également quelques extraits.

Avec Le Funambule: ce n’est plus en face de notre double que nous agissons, mais d’un Autre, pas totalement étranger, certes, mais certainement pas, non plus, notre seul prolongement.

Le Funambule met en relation un être de synthèse, anthropomorphique, en équilibre sur une ligne virtuelle, dont l’image est projetée sur un écran de deux mètres de haut. Grâce au capteur de mouvements, fixé sur le balancier qu’il tient entre les mains, l’interacteur transmet à l’ordinateur des informations de position et d’orientation interprétées en temps réel comme des forces agissant sur l’acteur dynamique de synthèse pour le déséquilibrer.

Après une phase d’apprentissage, effectuée par ses concepteurs, qui lui montre des exemples de postures, lui permettant de configurer sa matrice de neurones artificiels, le funambule virtuel est mis, dans un deuxième temps, celui de l’installation, en situation d’interaction avec l’interacteur. Là, il “ improvise ” une réponse, en utilisant ses neurones artificiels comme une mémoire, afin de trouver, face au comportement de l’interacteur qui lui applique des forces déséquilibrantes par l’intermédiaire d’un balancier-interface, la meilleure solution de rééquilibrage. Certaines de ces postures n’ont donc pas été “ apprises ” et écrites dans le programme, mais “ émergent ” comme une réponse inventée et non apprise. Nous sommes donc bien, ici, dans une situation de comportement de l’image inédite. Un degré est franchi dans son autonomie.

Danse avec moi utilise un système de capture de mouvement (Gypsy de Metamotion) plus sophistiqué pour la phase d’apprentissage, c’est-à-dire que les exemples appris par la créature virtuelle, ne sont pas rentrés “ manuellement ” à la souris, mais sont captés directement sur des mouvements réels d’un corps humain qui danse. Ces “ pas ” de danse sont décrits sous forme de trajectoires qui vont servir à configurer le réseau de neurones artificiels de la danseuse virtuelle. Ensuite, là encore grâce à un capteur de rotation, la danseuse virtuelle est mise en situation avec un interacteur.

D’autres dispositifs, eux, poussent l’autonomie de l’artefact à un point tel qu’il prend le pouvoir sur l’humain. Dans ses performances, Ping Body puis Movatar, l’artiste Stelarc, inversant la logique de la capture de mouvement qui veut que ce soit les mouvements du corps humain que l’on calque sur ceux d’une créature virtuelle, crée un avatar “ intelligent ”, existant sur un site Internet, qui agit et commande en l’habitant, à distance, le corps réel. C’est alors le corps humain, telle une marionnette entièrement câblée et connectée au réseau qui est actionné musculairement par les internautes. La prise d’autonomie de l’artefact virtuel, à qui le programme informatique donne des capacités d’adaptation, oblige le corps humain à se repenser et à se modifier, dans sa confrontation à l’imprévisibilité comportementale de ce que je nomme l’image/système, terminologie que je vais développer un peu plus loin.

Conséquences : la mutation morphogénétique de l’image numérique à l’ère de l’intelligence artificielle et du connexionisme entraîne une mutation morphogénétique du corps humain. C’est ce que tente d’expérimenter Stelarc dans ses performances.

Dans le Funambule et Danse avec moi, nous trouvons à la fois des exemples d’interactivité “ classique ” (lorsque, par exemple, un mouvement rapide du balancier produit une rotation de la funambule sur elle-même) et “ intelligente ”.

Grâce à leurs réseaux de neurones, la funambule et la danseuse virtuelles vont alors pouvoir produire des réponses autonomes, non écrites au préalable par le programme mais émergeant de la faculté du système à s’adapter aux circonstances et à l’environnement, en l’occurrence ici, les gestes de l’interacteur humain. Les interactions avec un système adaptatif, ne sont plus de simples rétroactions ou feed-back puisque l’expérimentateur lui-même est symbolisé dans la représentation que se fait le “ système ” de son environnement, et devient un “ Autre ” pour lui. Il ne s’agit plus de réactions programmées aux sollicitations d’un humain, mais de la réorganisation, ni prévisible, ni stable, d’un système complexe, hybridation de machine et de nature, duquel émerge un comportement global.

D- Les images/systèmes

J’ai “ forgé ” ce terme pour définir des images numériques faisant appel pour leur fabrication à l’intelligence artificielle ou à des procédés empruntés aux sciences du “ vivant ” comme les modèles connexionnistes et les algorithmes génétiques. Le Funambule et Danse avec moi, dotés d’organes sensoriels et de neurones artificiels sont des exemples d’images/systèmes. L’image/système est un système “ ouvert ”, doté de facultés d’adaptation, en un mot capable de “ s’altérer ”, dans le sens de se modifier, c’est-à-dire de pouvoir devenir “ autre ”, d’évoluer dans la relation de communication qui va s’établir en temps réel avec elle.

L’étude de ce type d’images m’amène à formuler l’hypothèse selon laquelle, avec ce type d’images, en raison de leur morphogénèse, celle-ci serait en train de devenir elle-même un “ sujet ”, lui conférant ainsi certaines caractéristiques du “ vivant ”, notamment sa capacité d’adaptation.

Contre toute attente, une tendance de mouvement se dessine alors, engageant un processus “ d’hominisation ” de l’image, en opposition à son automatisation.
Dans Le funambule et Danse avec moi, l’oeuvre n’est pas la créature virtuelle, mais bien, la relation qui se crée avec elle. Nous assistons là à l’émergence d’une expérimentation mettant en jeu deux “ matériaux ” instables : le système artificiel et l’être vivant auxquels il faut ajouter l’espace “ entre ” eux, ce qui les relie et dirons-nous les intègrent l’un à l’autre et que je nomme “ l’espace d’interactions ”.

Nous nous trouvons alors, en présence de deux corps d’expérience : celui de l’humain modelé par l’expérience sensible vécue dans l’acte technique (ce qu’Edmond Couchot appelle “ l’expérience technesthésique ”2) et celui de l’artefact, (y compris quand il ne s’agit pas d’un être anthropomorphique) qui, en tant qu’image/système se dote d’une expérience “ biosensorielle ”. Leur confrontation nous amenant à modifier notre façon d’être, notre mode de présence à nous-même et aux autres, et nos interactions quotidiennes avec notre environnement, passant par un constat d’obsolescence du corps biologique “ pur ” si tant est qu’il ait existé un jour (Cf : le concept de “ post-human ” forgé par Stelarc ou “ post-biologique ” de Roy Ascott) au profit de l’émergence d’un nouveau “ corps ” et d’un nouvel “ être ” en mutation.

© Sophie Lavaud - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]


NOTES:::
1 R.WECHSLER, Les ordinateurs et la danse: retour vers l'avenir?, in “Nouvelles de Danse”, 40/41, 1999, p.154-155. Cité par Emanuele Quinz, dans son texte: “ Corps médiat / immédiat : la scène numérique ”. Actes du colloque “ Médiations du corps ”, Université de Grenoble nov.2000, en cours de publication
2 Voir: Edmond Couchot, Images. De l’optique au numérique, Hermès, 1988