VIDEO NEWS
marts avril 1981
Un nouvel art, le neuvième, sans doute : l'informatique au service de l'image, ou
le contraire ? A vous de voir...
Après la peinture, la photographie, le cinéma et la vidéo, un nouvel art de l'image est en train de naître : l'image informatique.
Les ordinateurs, géants ou minuscules, qui régentent de plus en plus les moindres détails de notre vie s'intéressent à l'image.
Un jour prochain des films entiers montreront des scènes réalistes qu'aucun comédien n'a jamais tournées : l'ordinateur aura
calculé tous les éléments de chaque image. On pourra changer à volonté la figure de monsieur de Funès contre celle de Louis
Jouvet, ou demander de faire interpréter le film par Isabelle Huppert qui jouerait comme Michel Simon... Nous n'en sommes
pas encore là. Pour l'instant, l'intervention de l'informatique se limite à deux grands types de travaux : l'assistance et la simulation.
L'assistance, c'est quand un computer règle au centième de millimètre près les déplacements des caméras et des maquettes
de Star Wars, et permet des trucages impensables si les mouvements étaient réalisés à la main (et parfaitement reproductibles).
La simulation, c'est lorsque la machine calcule les images. Le point de départ de son travail peut être l'intervention d'un dessinateur
dialoguant avec elle au moyen d'une tablette graphique (et c'est le dessin animé par ordinateur) ou des données numériques entrées
sous forme de fichier. On parle plutôt dans ce deuxième cas de synthèse d'images.
Notre premier reportage nous emmène à l'université de Paris 8, ci-devant Vincennes la mal aimée, devenue Saint-Denis par un
décret de la Dame aux Facultés de notre bon gouvernement.
LES IMAGES DU GAIV (Groupe Art et Informatique de Vincennes)
L'homme des machines s'appelle Louis Audoire. Il a conçu et réalisé un système nommé Colorix 79, qui reçoit les instructions du mini
ordinateur (PDP 11/03 Digital), et les transforme en signaux Rouge Vert Bleu, tout en mémorisant l'image. L'image est divisée
en 256 lignes et 512 colonnes, soit 131 072 'éléments d'images (appelés pixels), qui peuvent recevoir chacun une couleur parmi les
4096 disponibles. En effet, on peut faire varier chacune des fondamentales du noir à la pleine couleur saturée, par 16 degrés d'intensité.
Le Colorix est constitué principalement d'une mémoire de trame, qui conserve l'image, et ne change que les éléments qui ont été
recalculés par l'ordinateur, A sa demande, l'opérateur peut travailler sur la totalité de la mémoire, ou au contraire sur la moitié
seulement, le reste étant utilisé pour une deuxième image.
Ainsi, il sera possible d'afficher successivement tes deux états des deux demi-mémoires.
A l'univertité de Vincennes, l'appareil se présente de la manière suivante : la bloc informatique (ordinateur + disquettes mémoire)
est relié au colorix. On peut entrer les données sous forme alphanumérique depuis un terminal, ou plus simplement depuis une tablette
de digitalisation. La sortie informatique se fait soit sur l'écran du terminal, soit sur une imprimante, tandis que la sortie du colorix
se fait pour l'instant sur un téléviseur (mais peut-être un jour sur un codeur et un magnétoscope).
L'image sera conservée au besoin au moyen du film cinéma, en filmant l'écran du moniteur. Ce procédé présente évidemment par
rapport au magnétoscope l'avantage de pouvoir modifier à loisir la vitesse d'exécution finale du programme, lorsqu'en particulier les
capacités de calcul de la machine sont trop faibles et donc le rythme de production trop lent. La tablette conversationnelle porte sur
sa surface un certain nombre de zones dont la carte est appelée « menu ». Il suffit de toucher l'une de ces zones pour que la machine
enregistre une instruction correspondante, concernant par exemple l'intensité de telle composante de la couleur, ou les caractéristiques
d'un dessin qui va être transmis à la machine. L'intérêt de ce type de périphérique conversationnel est évident, que ce soit au point
de vue de la rapidité de l'échange (le contact de la pointe du stylo remplace une ligne d'instructions), ou de la simplicité de manipulation,
puisqu'il n'est plus besoin de connaître les langages informatiques pour donner ses instructions au système. Sur la tablette, une
large surface est réservée au dessin proprement dit.
DES PROBLEMES D'ARGENT
En effet, comme toutes les universités qui ne s'occupent pas de génie nucléaire, le groupe informatique est pauvre.
Pour assurer leur autofinancement ils ont donc décidé d'associer leurs deux activités, la musique informatique (Gilbert Dal-masso),
et l'image (Louis Audoire, Michel Bret, Hervé Huitric et Monique Nahas), et de donner des concerts « illustrés » en temps réel
par des images. Cette première utilisation économique va conditionner en partie les programmes (ou, comme disent ces barbares
d'informaticiens, les logiciels) qu'ils vont créer. Il s'agira en effet non seulement de pouvoir créer des images dans le calme (relatif,
tout de même, nous ne sommes pas aux états-Unis) du laboratoire, mais aussi de disposer d'un matériel sinon portatif du moins portable. Ils
iront comme ça donner des concerts à Paris, Angers, Zurich, Corne, Stockholm..., qui obtiendront "un franc succès. Pour des raisons
d'occupation de mémoire, le langage choisi par Michel Bret a été l'assembleur Macro 11.
Pour le travail en temps réel le logiciel a été conçu pour permettre le développement de formes colorées, sous le contrôle
permanent des outils interactifs que sont le clavier et la tablette de saisie graphique. Ces développements sont obtenus à partir de
plusieurs procédés : par exemple des rythmes colorés consistant à faire évoluer les paramètres du programme selon les lois périodiques
dont il est possible d'ajuster les valeurs à tout instant, ou l'animation par dessins-clés. Dans ce procédé, l'opérateur entre dans
la machine un dessin (en le traçant sur la tablette graphique, et en en choisissant la couleur), puis un second. Il choisit enfin le
nombre d'intermédiaires nécessaires. L'ordinateur calcule alors les intermédiaires entre les points des deux tracés, en position
et en couleurs. Le système Colorix trace alors les différents dessins intermédiaires (en « fil de fer»), et les garde en mémoire.
Il existe aussi un pinceau assisté, qui permet de réaliser des variations sur un tracé esquissé à la tablette. Par exemple, quand
l'artiste déplace le stylet, la machine trace une guirlande multicolore qui suit le même dessin. Compte tenu des impératifs de calculs,
ce programme de temps réel a imposé une simplification du travail. C'est ainsi que les interpolations entre les dessins clés
seront uniquement linéaires, et que le dessin à « animer » ne pourra être au plus formé que de 8 formes indépendantes de 14
points maximum. Il ne sera pas non plus possible de colorier ces formes. Pour permettre un travail plus sophistiqué, et
en particulier dans le domaine du dessin animé, au sens traditionnel du terme, un logiciel de traitement en temps différé
a été créé. Comme précédemment, c'est encore la méthode des « dessins-clés» qui a été retenue. Ce type de travail
s'apparente d'ailleurs à la méthode traditionnelle des animateurs de film : l'animateur dessine les positions importantes
du mouvement, et les « cellos » intermédiaires sont tracés par les intervallistes. Ici, les intervallistes sont remplacés
par l'ordinateur. L'artiste crée des dessins en nombre quelconque (dont il dessine la forme sur la tablette et choisit la couleur),
qu'il stocke sur la disquette. Il peut ensuite les rappeler en mémoire, et les assembler dans un ordre quelconque pour
constituer des dessins complexes. La mise au point de la scène qu'il dessine lui est grandement facilitée par la machine,
qui lui propose un certain nombre de «routines» spécialisées réalisant des transformations ou modifications locales ou
globales (déplacements, agrandissements ou réductions, déformation par la méthode des « squelettes »...).
L'animation proprement dite est alors possible, en traitant chacune des formes séparément, et en indiquant à
la machine l'allure de la courbe qui doit suivre la forme en déplacement, la vitesse à laquelle la modification doit
se faire, s'il s'agit ou non d'un cycle, etc. C'est ainsi qu'un homme qui marche devant un paysage sera décomposé
en segments (tronc, bras, avant-bras, cuisses, jambes, pieds), qui seront chacun animés d'un mouvement propre,
tandis que les éléments du paysage à l'arrière plan défileront plus ou moins vite selon leur éloignement de la « caméra »,
réalisant ainsi ce fameux effet « Multiplane » qui a fait une partie de la réputation de Disney. Pour qu'une forme
en masque une autre plus lointaine, il suffira qu'elle soit appelée après celle-ci. Il s'agira donc de commencer l'« appel »
des formes par les lointains, qui seront masqués lorsque le personnage passera devant, et naturellement réapparaitront
ensuite. Mais le banc titre cinéma permet d'autres techniques que le dessin animé, et la plupart sont grandement facilitées
par les logiciels de Michel Bret. La fameuse « totalisation » par exemple (un titre avance vers le spectateur, en laissant
derrière lui une trace), qui demande au cinéma une journée de travail à deux opérateurs, est ici réglée en une demi-heure par un seul artiste.
TRAITEMENT DES FORMES
Le travail de Hervé Huitric est un peu différent, puisque outre le dessin animé, il s'est intéressé aux
traitements informatiques d'images préexistantes, qu'un traitement « digitalisant » lui permet de stocker en mémoire.
Il s'attache alors à modifier les textures, dans un travail qui rappelle certains essais de l'équipe de Lilian Schwartz à la Bell Téléphone.
DES PROJETS...
Naturellement, ils comptent bien ne pas s'en tenir là, et pousser plus loin leurs recherches. Du côté des
concerts, ils ont passé un accord avec la société Quarz, spécialisée dans l'organisation de spectacles.
Et ils ont aussi des projes de dessins animés. Hervé Huitric compte bien réaliser par ce moyen un film...
pornographique. (Heureux étudiants de Paris 8. C'est pas de mon temps que ces choses-là seraient arrivées!...).
...ET DES REGRETS
Naturellement, les images produites n'ont pas la définition de celles qui nous proviennent des centres de calculs
spécialisés aux USA, qui disposent d'énormes machines, et d'interfaces informatique/ film 35mm. Néanmoins, les
principales fonctions sont les mêmes, et l'on pourrait imaginer que nos universitaires, dotés de moyens analogues,
pourraient répondre à un besoin d'images nouvelles, ressenti en particulier dans le domaine publicitaire. Pour l'instant,
naturellement, le marché français se tourne vers les Américains. Comme d'habitude...
F.V.