Si Signac et Seurat avaient connu l'informatique...
in Telesoft numé1, décembre/janvier 1982
Par Xavier FRIGARA
Œuvre de Michel Bret extraite du film « Images et Programme » réalisé selon le système « COLO-RIX », mis au point par Louis AUDOIRE.
Pointillisme, mouvement esthétique fondé sur la théorie de la division de la couleur et de la lumière ; Signac et Seurat en ont été les maîtres ;
mais les techniques académiques des arts plastiques limitaient au génie du créateur le développement d'une telle expression. Voici
que l'instrument démultiplicateur de ce génie créateur existe aujourd'hui : l'ordinateur qui donne au peintre la possibilité d'avoir une multitude
de nuances de couleur pour chaque série de points. Tous les passionnés de couleur et de lumière trouvent donc la palette et le pinceau
qui peuvent leur permettre d'aller jusqu'au bout de leurs désirs.
Les arts plastiques et graphiques ne sont pas les seuls à pouvoir bénéficier de la démultiplication des moyens qu'offre l'informatique.
Il en est ainsi pour la musique, la littérature et la linguistique.
Les expériences d'utilisation de l'informatique en art musical vont de la création directe à l'aide de l'ordinateur, à l'utilisation de
celui-ci comme aide-mémoire et assistant technique du compositeur contemporain. Dans le premier cas, il s'agit de permettre
au non-musicien de pouvoir composer l'œuvre musicale qu'il sent, sans avoir la contrainte de la connaissance des règles du solfège,
de l'harmonie et de la composition. Le créateur — homme du commun — trace ce qu'il veut entendre ; il dessine des courbes dont le
parcours et la couleur signifient autant la hauteur que le timbre. Des informaticiens ne croient pas à l'efficience de cette expérience que
nous propose Yannick Xenakis ; ils considèrent que l'informatique ne peut pas encore traduire une phrase musicale en un graphe exact
ou inversement. Par ailleurs, il faudrait encore que la partition, ainsi obtenue, soit utilisable par des interprêtes transmettant la musique
sur des instruments traditionnels. Tout cela reste encore dans le domaine des incertitudes et de la recherche.
Dans son rôle d'aide-mémoire et d'assistant technique, l'ordinateur est aujourd'hui opérationnel. Les chercheurs et les compositeurs
de l'IRCAM qu'animé Pierre Boulez, en font ainsi un usage permanent. Il est ici le projet de l'œuvre musicale en constante mutation ;
Pierre Boulez en est l'un des actifs partisans : une œuvre n'est jamais achevée ; le compositeur doit pouvoir la compléter, la corriger;
mais pour y parvenir il lui faut l'ordinateur qui aura mémorisé les règles que le compositeur aura édictées pour réaliser son œuvre ;
l'ordinateur veillera ainsi à la cohérence des anciens éléments et de ceux qui viennent s'ajouter. Dans ce cas l'informatique ne donne
pas plus de liberté au créateur, mais ajoute un certain nombre de contraintes.
C'est à partir de l'emploi que nous venons de décrire que l'on peut imaginer quel pourrait être l'apport de l'informatique
à la création littéraire. Combien d'auteurs souhaitent corriger en permanence leurs œuvres et sont arrêtés dans cet élan par les
règles industrielles et commerciales de l'édition. Un roman n'est jamais achevé ; un essai demande réactualisation et approfondissement.
L'ordinateur pourrait être l'instrument qui solutionnerait cette question et donnerait à l'édition une tout autre dimension. L'auteur serait au bout
d'une chaîne informatique à l'autre bout de laquelle se situeraient ses lecteurs abonnés. Ces derniers prendraient connaissance de
ses travaux, produits en temps réel, au jour le jour. Ces créateurs littéraires trouveront aussi dans le traitement de texte une solution
à leurs difficultés d'analyse et, dans les autres possibilités de l'informatique, une solution à leurs difficultés de synthèse en assurant
une cohérence absolue dans l'organisation de leur réflexion.
Il reste un domaine de recherche pour lequel l'ordinateur est un outil indispensable à toute nouvelle progression : l'étude du
langage ; la linguistique. Mais il faut présenter les limites de la compréhension puisque pour étudier le langage on utilise celui-ci
et dès lors les plus grandes difficultés apparaissent comme si un système de brouillage se mettait automatiquement en place entre
nous, nos possibilités de compréhension, et notre langage pour nous interdire de tout connaître de lui. Il est évident que l'ordinateur
peut, en la matière, aider à une étude objective de données ; mais la programmation en linguistique reste extrêmement complexe.TS