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SANS MODELE Images artificielles Avec la ville de Saint-Denis, le département «Arts et technologies de l’Image » de l’Université de Paris VIII expose « Artifices » : lla rencontre des arts visuels et des
technologies informatiques. Un kaléidoscope totalement synthétique |
L'exposition « Artifîces », conçue par des enseignants-artistes du département «Arts et technologies de l'image» de
l'Université deParis VIII, en étroite collaboration avec la ville de Saint-Denis, balaie des territoires esthétiques
se situant à mi-chemin de l'imaginaire
artistique et de l'innovation
technologique. «La ville de Saint Denis a découvert brusquement»,
précise Jean-Louis Boissier, un des deux
commissaires, par ailleurs professeur à ParisVIII, «qu'elle hébergeait
une université munie d'un département de pointe sur son territoire: nous
sommes les seuls en France à proposer un enseignement mixte à cheval entre les arts plastiques et la science qui
débouche sur un doctorat en traitement d'images de synthèse. On s'est fixé comme
but, avec "Artifices", de faire
nous-mêmes le point sur les créations issues de la rencontre entre l'art et l'ordinateur, en présentant
certains de nos travauxv mais aussi ceux de plasticiens de renom mondial :
Yoichiro Kawaguchi, William Latham, Jeffrey Shaw...; la ville s'est alors beaucoup investie dans le
projet. Si l'édition 1990 s'avère concluante,
elle pourrait devenirs annuelle.»
« Artifices », qui n'est pas une exposition
d'art vidéo, même si certaines œuvres sont
présentées sur ce support,
offre un parcours
didactique de l'image de
synthèse. D'abord, dans une salle sphérique sont exposés des livres du théoricien Frank Popper qui voit
dans la tradition de l'art abstrait (Mondrian,
Malevitch, Kandinsky) le dadaïsme et l'attitude critique et anti rationnelle de Duchamp et de Picabia, et
les démarches contestatrices des arts cinétiques ou conceptuels, des antécédents à cette manifestation.
L'espace central auquel on accède ensuite, est partagé en diagonale : sur la droite, on trouve des
travaux conçus en images de synthèse mais «
affichés » sur support vidéo (ceux de Michaël Gaumnitz, Yoichiro
Kawa-guchi, Hervé Huitric, Monique Na-has,
William Latham, Michel Bret...) ; à
gauche des œuvres, en général interactives, se lisent directement sur l'ordinateur
(installations de Jeffrey Shaw, Edmond
Couchot, Alain Longuet, Jean-Louis Boissier...).
Le visiteur, tributaire de ses «habitudes visuelles », tend soit à réduire les formes inconnues qu'on lui propose à des modèles préexistants (l'esthétique de l'image de synthèse a dépassé la problématique abstraite de ses débuts et s'attache maintenant à
renouveler la figuration), soit à leur nier
le statut d’œuvres d'art. Il est un peu dans le même état d'esprit que les spectateurs dubitatifs du siècle
dernier face aux premiers tirages
photographiques réfutés dans leur dimension artistique au profit de la seule curiosité suscitée par
la performance technique. On manque encore
de recul pour se positionner
réellement à ce sujet.
L'image de
synthèse opère, par la nature même de sa
genèse, une véritable révolution perceptive: on se trouve, pour la
première fois dans l'histoire des arts visuels, face à des images qui n'ont aucun modèle .dans la
réalité, car générées par calcul, numérisation,
qui sont du pur « langage ».
C’est toute la vision perspectiviste
en art, héritée de la Renaissance (l'œil
garantit à la fois la légitimité de la vision et en géométrise l'espace
d'expression), qui est en jeu.
On
sent la réalité physique de ce «gouffre» dans la partie gauche de l'exposition,
mais, curieusement, sur un mode ludique. TIieLegible
City, de Jeffrey Shaw, est une installation travaillant sur des images interactives. Le visiteur s'asseoit sur un vélo : les murs autour
de lui figurent des rues de New York
avec des lettres géantes ; il peut lui-même
orienter sa visite guidée. Le Bus, de Jean-Louis
Boissier, présente une expérience du
même ordre : sur le trajet de
Saint-Denis a Stains, on peut demander l'arrêt sur image à divers endroits du paysage qui défile, rendre visite aux
80 habitants dont l'appartement, les pièces et les mœurs ont été mémorisés. Edmond Couchot (1), Michel
Bret et Marie-Hélène Tramus ont, eux, choisi avec la Plume l'épure la
plus diaphane: une plume (d'oiseau) graphique et numérisée se déplace sur la surface de l'écran simplement lorsqu'on souffle dessus. Le côté
droit de la visite, où les travaux sont présentés sur écran vidéo, est le plus
apte à délimiter l'esquisse d'une esthétique nouvelle qui ne relève plus seulement de la performance technique : Automappe, de Michel Bret, Masques et bergamasques, d'Hervé
Huitric et Monique Nahas, ou encore Flora,
de Yoichiro Kawaguchi, donnent
naissance à des univers fabuleux issus de l'hybridation d'amibes, de
créatures marines, de structures d'automates mécaniques, dont l'identité, les déplacements, voire l'autogénération
ont été calculés de manière sophistiquée sur des pro-grammes informatiques. Bien sûr, on note des références aux
toiles d'un Brauner, d'un Matta, d'un Tanguy, d'un
Ernst ; aux films d'animation de Patrick Bokanowski ou de Piotr Kamler. Mais, rapidement, ces signes de
reconnaissance s'estompent devant les
variations inédites que produisent ces
figures qui s'autogénèrent ; le vertige gagne encore plus le spectateur
.lorsqu'il: pense soudain que ce sont des « images monstrueuses », « virtuelles », qui n'ont aucun modèle dans la réalité.
Avec « Artifices », on éprouve, peut-être pour la première fois dans ce genre de manifestation (car
elle ne présente que des œuvres conçues en images de synthèse), un dérèglement des sens doublé d'une jouissance trouble. On aperçoit cette fameuse « corne de
taureau» dont parlait Leiris qui déchire
nos habitudes visuelles et ouvre
l'esprit sur un univers fantasque, hybride, plein de turbulences qu'il faudra apprendre à maîtriser.
Raphaël
BASSAN
(1)
Auteur d'Images: de Voptique au numérique (Editions Hermès, 1988).
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Michel Bret, Automappe 1989 |
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Michel Bref: «Automappe», 1989. |
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