|
|
|
|
|
|
|
|
Michel Bret
Présentation
Michel Bret est le dernier auteur que je souhaite citer ici. Comme on l'a vu précédemment, Joan Staveley fait preuve d'une réalisation sensible ; Tamás Waliczky, en équipe avec des informaticiens, déplace les contraintes réalistes imposées par les outils 3D traditionnels et crée des scènes déstabilisantes. Michel Bret, lui, fait cavalier seul. Peintre-informaticien, il a développé "Anyflo" , un logiciel d'animation 3D qu'il utilise et qu'il enrichit au fil de ses recherches. Il couvre donc, à lui seul, l'ensemble de la chaîne. (Il ne lui resterait qu'à fabriquer un ordinateur car pour le moment, il travaille sur Silicon Graphics. Mais, peut-être y a-t-il déjà songé ?) Il conçoit son outil, l'écrit, puis l'utilise pour fabriquer les films qu'il réalise. Le danger serait peut-être de réduire le nombre des surprises lorsqu'on est soi-même l'auteur du logiciel utilisé. Quand on a écrit un Algorithme, peut-il encore nous étonner ? Michel Bret m'a répondu à ce propos que "les programmes restent tellement complexes qu'ils conservent un mystère même pour leur auteur qui ne peut jamais tout contrôler. Par contre, il regrette de perdre tant de temps à chercher les petites erreurs de programmation qui peuvent parfois bloquer toute la machinerie".
En 1989, la catégorie
"Art" n'existe pas encore, il obtient le Prix de la Critique pour son
film Automappe, qu'il réalisa en 1988. En 1991, il reçoit le deuxième
Prix "Art", avec Tacauto, créé en 1990. Il n'apparaîtra plus
ensuite dans les palmarès d'Imagina, non pas qu'il ait cessé de produire mais
peut-être plus parce que ses images surprennent, dénotent et déconcertent un
jury et un public habitués à des standards.
Hymne au procédural
Artiste très reconnu dans le milieu
des images de synthèse 3D animées, Michel Bret reste en même temps très
marginal. Cet artiste, chercheur, universitaire surprend et inquiète un peu par
ce statut ambivalent de scientifique-artiste qu'il a adopté. Serait-ce possible
de fabriquer son propre outil lorsque ceux qui existent ne nous conviennent pas
? Oui, il le démontre. Et son outil est radicalement différent et intelligent.
Loin de vouloir créer un logiciel qui singe la réalité, il a donné naissance à
Anyflo qui est capable de rendre formes et
objets intelligents. Comme il aime à le dire, "l'infographiste passe du
statut de marionnettiste à celui de metteur en scène". Cet outil
intelligent permet justement de se détacher de la réalité. Les étapes de
fabrication des animations ne consistent plus à dicter, image par image, ce que
chaque élément de la scène doit faire. On s'élève au-dessus de ce travail
fastidieux et réducteur. Lors d'une interview avec Martine Delage pour le
magazine Vidéobroadcast, Michel Bret déclarait : "Quand on étudie
un objet réel, un animal par exemple, il faut savoir qu'il n'a pas les pattes
d'un côté et le cerveau de l'autre : tout est dans la même personne. Quand on
veut modéliser quelque chose d'"intelligent", il ne faut donc pas
séparer les datas du code, et les langages qui permettent cela sont des
langages "orientés objets" tels des petits programmes
indépendants". Le travail de l'auteur va être d'envisager un univers, avec
les éventualités qui peuvent s'y produire, de préparer des personnages, penser
leur caractère, puis leur faire confiance et leur laisser avoir leur vie
propre. En cela, Michel Bret reste le premier spectateur de ses animations.
Avec tous les hasards qui ponctuent les divers comportements et croisements de
tous les ingrédients d'une base de données, c'est grâce à un système
d'allers-retours qu'il affine ses films. Il dit "au départ, j'ai une idée
de scénario qui va servir de structure de base. Tout au long de la fabrication,
cette structure me sert de guide et me permet d'observer une cohérence au cœur
de mes images". En chef d'orchestre, il tente de garder un regard
fin et juste sur ses images mais laisse à l'ordinateur une place prépondérante.
Ses films sont intimement liés à la technologie qui les a permis mais reflètent
également avec une grande sensibilité l'imaginaire de leur auteur.
Esthétique liée à l'informatique
Sans vouloir prendre un à un chacun
des films de Michel Bret, j'aimerais simplement tenter de mettre à jour sa
démarche artistique et les envies qui l'animent. Automappe, Saute,
Tacauto, Elorap, Ploum Ploum Tralala, pour ne citer
qu'eux, l'ont amené à se pencher sur les questions du reflet, de l'animation
comportementale, du corps humain, des muscles, des particules... Autant de
points qui sont traités très classiquement par les logiciels du commerce. Ici,
ils donnent naissance à des scènes qui "s'auto-reflètent", à des
bêtes étranges scellées à des roues. Ses films sont parsemés d'objets intelligents,
du chariot qui descend un escalier en épousant la forme des marches jusqu'aux
créatures majestueuses qui marchent et dansent. Les effets de matière y sont
extraordinaires et très compliqués à décrire car ils sont radicalement
étrangers à la réalité. On pourrait parler de moirages de cuivre et de mercure
ou de cristal mou, mais ce ne serait qu'effleurer le spectacle et la magie de
ces images. On y trouve peu de repères réels imposés : ce qui laisse libre
cours à la sensation et à la curiosité.
Les images de Michel Bret sont très
riches. Telles de magnifiques kaléidoscopes tridimensionnels, les objets s'y
multiplient, s'entrecroisent à l'infini, toujours de manière cohérente. Plongée
dans un univers de galerie des glaces, la perspective y est totalement déjouée.
Les éléments vivent et se répondent. Dans ce microcosme numérique, grouillent
des êtres supérieurement intelligents. Les éclairages y sont pensés et
travaillés comme de vrais objets, ils peuvent être très complexes et texturés.
Michel Bret raconte que "quand il peignait, il commençait toujours par
faire des schémas, des graphiques, puis il faisait un tableau qui n'avait rien
à voir avec, mais qui avait été construit intégralement grâce à ces idées de
départ. Avec les images de synthèse, il se raconte toujours une histoire, pense
à un scénario et crée des images qui sont à des milliers de lieues de ça, mais
il reste une structure et c'est ce qui l'intéresse". En aucun cas, il ne
se laisse prendre au piège d'un story-board trop figé. Au contraire, il
reste très vigilant pour profiter des hasards et des surprises générés par
l'ordinateur.
On trouve enfin en cet auteur quelqu'un qui se joue de l'informatique. Maîtrisant parfaitement ce langage, il l'a digéré, intégré au point de composer des animations qui en usent et en abusent. Bien loin de craindre l'ordinateur (contrairement à beaucoup de ses contemporains), Michel Bret a su en obtenir des résultats passionnants. Pourtant, il n'estime pas faire des images en trois dimensions. Il est certes vrai que ses univers en possèdent bien plus. À partir d'une machine communément utilisée pour simuler la réalité, il parvient à donner vie à des univers très personnels qui acquièrent une indépendance troublante et surprenante. "Le réalisme est à sa création ce que le mot est à la poésie". On découvre alors une utilisation complexe et innovante mais surtout sensible de l'ordinateur qui nous laisse entrevoir l'infinité des possibilités qu'il peut nous offrir.
Virginie Guilminot